“Des gibbons sans forêt, ce ne sont plus des gibbons”. Aurélien Brûlé, Chanee pour les Indonésiens, est catégorique. Ces primates sont, en effet, entièrement arboricoles. “Leur sauvegarde sans préserver aussi leur habitat n’a pas de sens.” Mais la forêt en Indonésie, comme dans trop d’endroits de la planète, part en fumée pour faire de la place aux palmiers à huile et maintenant aux agrocarburants. “Nous perdons 2 millions d’hectares par an (soit 2 terrains de football chaque minute) mais il reste encore des terres vierges à protéger.”

Le 17 septembre 2008, Chanee et son chien Sam sont largués dans la forêt des anges dans les montagnes de Muller au centre de l’île de Bornéo. Ils sont en totale autonomie, c’est à dire sans tél. portable ni GPS. Première constatation: la forêt vierge n’est pas seulement un concept romantique. Elle existe, intacte. Les animaux n’y sont pas farouches ; ils ne connaissent pas l’homme. La nuit, il installe une plate-forme dans un arbre pour y dormir. Son cœur palpite avec celui de la forêt. Chanee réalise son rêve : retrouver le lien primordial, être un homme de la forêt. Mais très vite, les ennuis commencent. Sam est attaqué par une panthère. 13 points de suture. Chanee sacrifie ses réserves de protéines : le chien en a besoin pour retrouver ses forces. Les déplacements sont plus lents que prévus. Le terrain est accidenté avec des arbres tombés, des glissements de terrain. “Je savais que c’était un défi et que cela risquait d’être dur”. Une seule certitude: il lui faut coûte que coûte être au rendez-vous fixé avec l’hélico. Parfois, il est au bord du découragement. “Je crois que si j’avais eu un moyen de communication, j’aurais demandé que l’on vienne me rechercher. Mais maintenant je suis vraiment content d’avoir pu aller jusqu’au bout”.
Bien communiquer pour être plus fort
Maintenant, il lui faut faire savoir pour mener la lutte plus loin… C’est pourquoi il est venu témoigner à Paris de cette expérience unique et redire l’urgence. Face aux intérêts financiers, la forêt pèse bien peu. Même si le monde commence à prendre conscience de ses mauvais choix, le chemin à parcourir est long encore.
La BBC prépare un documentaire sur Kalaweit et les gibbons pour sa série “ Animal Planet ”. Les images réalisées dans la forêt des Anges y seront intégrées. De fait, Chanee sait l’importance et même la nécessité d’une bonne communication, bien ciblée. En 2003, il a créé Radio Kalaweit, une radio musicale destinée aux 15-25 ans. Cinq messages forts du genre “Ne cédez pas vos terres aux compagnies d’huile de palme” ou bien de sensibilisation au respect de la vie sauvage sont diffusés par heure. Un projet de télévision musicale basé sur le même principe devrait bientôt voir le jour.

Il est temps que je vous dise qui est Chanee. Vers dix ans, il se prend de passion pour les singes. Il dévore les livres du primatologue Jean-Yves Collet. Un jour, il décide de lui écrire. Aurélien veut consacrer sa vie aux singes. Pas de réponse. Il ne se décourage pas. A la six ou septième lettre, interpellé par une telle persévérance, Jean-Yves Collet lui propose de le rencontrer. Il lui suggère de commencer par observer les singes dans un zoo. Aurélien qui habite le sud de la France suit ce judicieux conseil et persuade le directeur du zoo de Fréjus de le laisser venir observer, quand il veut, les primates de son choix. C’est ainsi qu’il découvre les gibbons, les seuls animaux à pouvoir se suspendre d’une main et à pivoter de 360°. Au sol, ce sont aussi les seuls primates, en dehors de l’homme, à se déplacer de façon véritablement bipède, les pieds bien à plat. A douze ans, sa vocation est née : il mettra toute son énergie pour la sauvegarde de l’espèce dans son environnement naturel. A seize ans, il publie son premier livre, Le gibbon à main blanche. La presse parle du jeune prodige. Muriel Robin lit un article. Touchée par le projet de ce jeune garçon et sa détermination à le réaliser, elle l’appelle et lui propose son aide ! Voilà pourquoi, elle est la marraine de l’association créée dès 1997. Kalaweit veut dire gibbon en dayak ngaju, un des dialectes parlés dans la province centrale de Bornéo.
Cette même année, Aurélien passe trois mois dans les parcs nationaux de Thailande. L’année suivante, il choisit Bornéo. Nouvelle aventure. Il découvre l’existence d’un grand nombre de gibbons captifs. Il décide alors de s’installer sur place et de monter un projet de protection pour les deux espèces qui coexistent sur l’île, le gibbon agile et le gibbon de Muller. Après avoir obtenu l’autorisation des autorités indonésiennes, il crée et gère un “refuge de réhabilitation” pour les jeunes gibbons au cœur de la forêt primaire de Kalimantan Tengah. Depuis dix ans Chanee vit à Bornéo et y a fondé une famille. Il est papa d’un petit garçon. Ah oui, Chanee, cela veut dire Gibbon en thaï! Pouvait-il en être autrement?

Les gibbons ne sont pas des animaux de compagnie.
Très prisés comme animaux de compagnie dans leur jeune âge, les gibbons sont chassés par les braconniers. Comme ils vivent dans la canopée, le seul moyen de récupérer le bébé est de tuer la mère qui entraînent dans sa chute son petit étroitement cramponné.
Jusqu’à l’âge de cinq ans, les gibbons sont mignons et câlins, faciles à dresser. Mais ensuite, avec la maturité sexuelle, ils deviennent agressifs et comme leurs canines se sont développées, ils peuvent infliger involontairement de graves blessures aussi sont-ils tués à leur tour ou enfermés dans des cages où ils se laissent très rapidement mourir d’ennui. Dans la nature, l’espérance de vie d’un gibbon est d’une trentaine d’années !
Kalaweit récupère ces orphelins. 80 % d’entre eux sont ramené par des jeunes indonésiens sensibilisés par les messages à la radio. Une belle réussite. Ensuite, il faut leur réapprendre à être des vrais gibbons. C’est un processus lent et long. Ils doivent apprendre à reconnaître leur nourriture en milieu sauvage et la manière de la manger - ils ont probablement été gavé de bière, cacahuètes, riz et autres sucreries. Ils doivent aussi développer leur force et leur mobilité - certains n’ont sûrement jamais vu un arbre ou rencontré un autre gibbon. Enfin, il doivent apprendre à vivre en couple et à redécouvrir le chant essentiel à leur survie en milieu sauvage. Arrivée au terme de ce périple, une famille de gibbons peut rejoindre d’autres gibbons qui les ont précédés dans cette incroyable aventure qu’est la réintégration à la vie sauvage. Certains d’entre eux, trop malades, trop imprégnés, ne pourront hélas jamais prétendre retrouver la liberté. Chanee s’est engagé par rapport à lui-même de toujours gardé ses petits protégés malgré la demande de certains parcs zoologiques. Il tient à leur offrir une fin de vie, peut-être en cage - aussi grande soit-elle, elle reste une cage - mais, au moins, ils sont dans leur forêt.
Avec le temps, les villageois partenaires de Kalaweit se sont multipliés. Le programme est devenu une grande opération humanitaire ou plus de 1000 personnes reçoivent des aides médicales et pédagogiques… Des villages entiers sont devenus les ambassadeurs de Kalaweit et prônent le respect de la vie.
Kalaweit a encore énormément de travail, et le challenge devient de plus en plus dur car les difficultés financières sont quotidiennes. “Nous continuons de lutter, avec le cœur rempli d’incertitudes…”, répète inlassablement Chanee, malgré les entraves matérielles et les menaces dont il est l’objet personnellement. Pas question de renoncer. Jamais. Et sait-on jamais: “Si l’Homme apprend un jour à aimer la vie, toute la vie, Kalaweit n’aura plus à lutter...”
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Donnez lui du temps, en écovolontariat. Vous vivrez dans le centre au cœur de la forêt avec les gibbons dont vous vous occuperez. Une super façon de voyager autrement. www.kalaweit.org
A lire, les livres d’Aurélien:
• Vocation Nature, avec Muriel Robin et Yves Paccalet, éditions Arthaud, 2007
• Bornéo, au nom de la vie, éditions Presse du Midi, 2004
• Le gibbon à main blanche, éditions Presse du Midi,1999
Merci à Aurélien Brulé - Chanee pour la belle rencontre et l’autorisation d’utiliser ces photos.
© Danièle Boone - Toute utilisation même partielle du texte et des photos est soumise à autorisation



Journaliste, écrivain, photographe. Spécialiste nature et voyage
2 reponses ↓
1 claudia // 26, 2008 at 15:28
Salut!
La lecture de cet article m’a rappelé un autre passionné magnifique, au destin plus tragique: Bruno Manser, dit Laki Penan. tu trouveras des infos sur www.bmf.ch ou brunomanser-derfilm.ch
Lui, c’est pour les forêts primaires de Bornéo qu’il s’est battu.
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Merci pour l’info, Claudia. Je suis allée voir les sites que tu conseilles. C’est bien que les bonnes énergies se rejoignent!
2 Maxence // 23, 2010 at 7:17
Bonjour j’adore les gibbons et ce message m’a touché. Au revoir.
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