Forêts pour mémoire

Francis Hallé © Danièle Boone

Une forêt tropicale la nuit, c’est fascinant. C’est plein de champignons phosphorescents, de lucioles qui clignotent. On ne voit pas mais on sent : le parfum des fleurs est exacerbé. On entend aussi plein de bruits tout autour.
Lorsque Francis Hallé parle de la forêt, ses yeux brillent, son visage s’adoucit, bref, il rayonne de tout l’amour qu’il porte à la forêt équatoriale et plus particulièrement à la forêt primaire. Il sait cette dernière vouée à la disparition dans la décennie qui vient. C’est pour cela, qu’il veut un film qui montre toute cette splendeur tandis qu’elle est encore là. Le cinéaste Luc Jacquet va le réaliser. Ce serait formidable si ce film était porté par l’élan populaire. Peut-être alors, nous pourrions la sauver. L’association Forêts tropicales humides, le film a été créée. L’adhésion, c’est seulement 5 €. L’ensemble des cotisations servira à la réalisation du film et diminuera d’autant le besoin de chercher de l’argent auprès d’entreprises qui verdissent leur image à bon compte.

Sabrina Krief er Marc-André Selosse préparent leur intervention © Danièle Boone

Dans la salle, tout le monde vibrait aux paroles de Francis qui a ouvert la série des interventions toutes plus intéressantes les unes que les autres. Je vous propose une expérience d’intelligence collective car il y a urgence. D’emblée Ruth Stégassy invite le public à participer activement. L’animatrice de l’émission Terre à Terre (France Culture) qui a magistralement orchestré ces premiers Etats Généraux de la Forêt a été entendue. Dans la salle, des hommes et des femmes, des techniciens de la forêt, des élus, des agriculteurs, des ingénieurs agronomes, des chercheurs, rien que des passionnés qui ont enrichis le débat.

Sabrina Krief © Danièle Boone

Les interventions ont été très diverses. Vétérinaire primatologue, Sabrina Krief a expliqué, images à l’appui, comment les chimpanzés utilisaient les plantes pour se soigner. Ignacio Abella, naturaliste et écrivain, a abordé la symbolique de la forêt au sein de la société: la justice rendue sous l’arbre sacré, le grand if dans les cimetières à l’ombre duquel on se faisait enterré… Patrick Menget, président de Survival International a parlé de la forêt brésilienne et des hommes qui y vivent. La primatologue Emmanuelle Grundman, auteur avec Jane Goodall du très beau Ces forêts qu’on assassinent a fait le point de la déforestation notamment pour les agrocarburants et les plantations de palmier à huile. Le géographe Xavier Arnauld de Sartre est de ceux qui pensent qu’il faut attribuer un prix à la nature pour lutter avec les mêmes armes que les économistes – idée très controversée. Il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont farouchement contre, du 50/50. Il a aussi été question d’agroforesterie avec Emmanuel Torquebiau (CIRAD)et Christian Dupraz (INRA).

Marc-André Sélosse © Danièle Boone

Parmi toutes ces interventions, quelques unes m’ont semblé particulièrement brillantes comme celle de Marc-André Selosse. Un jour mon maître d’école nous a demandé de chercher des champignons. Je me suis pris au jeu et, depuis, je continue à les chercher. Ce mycologue pince sans rire est fabuleux. Ils nous a entrainé dans le monde souterrain, au creux des racines, à la découverte d’extraordinaires symbioses. De fait, l’arbre cache la forêt. Les racines constituent un tiers de la biomasse. Pour Marc-André, la forêt est un écosystème microbien pas un écosystème végétal. Michel Thinon, lui, a inventé sa discipline, la pédoanthracologie c’est à dire l’identification, l’analyse et la datation de charbon de bois prélevés dans le sol. Par cette méthode, il obtient d’incroyables informations sur les peuplements anciens des forêt. C’est tout à fait fascinant.

Autre remarquable intervention, celle de l’ethnoécologue Edmond Dounias qui étudient les populations de chasseur cueilleurs en Afrique Centrale et à Bornéo. Il existe deux attitudes très opposées mais tout aussi néfastes. La première émane souvent des gouvernements qui ont horreur des nomades. Il faut les fixer pour leur bien, pour que leurs enfants aillent à l’école, qu’ils puissent avoir accès aux soins et… payer leurs impôts. L’autre c’est la nôtre. Elle correspond au fantasme occidental du sauvage noble qui vit dans un eden, en harmonie avec la nature. On regarde notre passé  et on s’attribue ces sociétés comme notre patrimoine (musée Branly). Il faut les protéger, les mettre sous bulle. Dans les deux cas, on décide pour eux, conclut sans ambage, Edmond Dounias. Confrontées à la mondialisation, ces sociétés sont très schizophrènes. Elles souhaitent à la fois porter des jeans, boire du coca-colas, regarder CNN tout en préservant leur culture, un mode de vie dans la forêt. Tout ce qu’on peut faire, c’est les aider dans leur choix mais jamais choisir à leur place.

Francis Hallé et Ruth Stegassy © Danièle Boone

Francis Hallé a été invité par Ruth Stégassy à conclure. Les forêts et les arbres nous fascinent mais nous vivons sous la dictature de l’économie. Quelqu’un a parlé de révolution… Francis Hallé a invité à dépasser le langage technique pour redonner la parole aux sens et à la poésie. De fait, a souligné le biologiste, malgré quelques dissensions, nous sommes d’accord sur l’essentiel. Je regrette que ceux qui ne sont pas d’accord, ne soient pas là. Les organisateurs ont alors signalé qu’ils avaient été invités mais qu’ils n’avaient pas répondu. Francis Hallé a ensuite rappelé que l’arbre ce n’était pas tout à fait la même chose que la forêt mais qu’ils étaient nos meilleurs alliés notamment contre le réchauffement climatique. Nous avons la solution entre nos mains. Plantons donc un maximum d’arbres dans nos jardins et si nous n’avons pas de jardins, encourageons les municipalités à en planter.

Nous étions tous un peu triste par la fin de ces rencontres qui ont fait l’unanimité parmi les intervenants et le public. Il faut dire que le lieu, l’hôtellerie Saint Antoine, a sans doute joué un rôle pour cette réussite. Pauses café et repas en commun favorisent les échanges. D’ailleurs, les frères franciscains étaient  particulièrement heureux d’accueillir ces premiers états généraux de la forêt, à la veille de la fête de saint François, patron des écologistes. Un dernier mot pour Marie-Paule Baussan, de l’association des Treize Arches, initiatrice et organisatrice des Etats Généraux de la Forêt. Sa prochaine prestation: planter une forêt sur la place du célèbre marché de Brive-la-Gaillarde. Si, si, pour de vrai! Rendez-vous pour l’inauguration mi-novembre!

05/10/2010 © Danièle Boone – Toute utilisation même partielle du texte et des photos est soumise à autorisation

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