Des hommes et des dieux

 

Olivier Rabourdin interprète Frère Christophe
Encadrés par leurs ravisseurs, trébuchant dans la neige, les moines s’enfoncent dans la blancheur jusqu’à disparaître. Pas de musique alors. Rien que le silence. Et puis les psaumes chantés a capella reprennent tandis que le générique de fin défile. Arrivé à la dernière ligne, le cri d’un enfant retentit, Bismillah ! Au nom de Dieu. Alors l’écran s’éteint. Ce tout petit détail passe inaperçu, et pourtant, il est là, apportant sa force, comme l’ultime signature de ce film parfait.

Frère Luc (Michael Lonsdale) avec les villageois

L’histoire des moines de Tibhirine, enlevés puis assassinés au printemps 1996 en Algérie, tout le monde la connaît. Il y avait mille façons de la mettre en scène. Xavier Beauvois a choisi la sobriété et cette simplicité qu’on atteint seulement après un long parcours de dépouillements successifs. L’imaginaire en éveil, il a d’abord absorbé son sujet n’hésitant pas à faire une retraite au monastère de Tamié, dans le sud de la France, dont dépendait la communauté de Tibhirine. De fait, tous les acteurs s’y sont retrouvés pour vivre le quotidien des moines qui, selon la règle de saint Benoît, se partage entre prières et travail. Lambert Wilson, Michael Lonsdale et Olivier Rabourdin, pour ne citer qu’eux, se sont donc débarrassés de leurs oripeaux pour mieux entrer dans leurs personnages.

“Descente” de l’armée au monastère

La violence en direct n’est montrée qu’une seule fois. La séquence s’annonce par la gueule béante d’une pelle mécanique qui s’avance, monstrueuse, vers le spectateur. Puis les ouvriers croates sont égorgés, premier acte sanglant du terrorisme dans cette région de l’Atlas algérien jusqu’ici calme. Il y a alors un crescendo de la tension – quelques beaux regards troublés, une crise de doute pathétique –  jusqu’à ce que les moines prennent suffisamment de recul dans la prière pour poursuivre dans l’unité le don de leur vie au service de la communauté monastique mais aussi des villageois. Autre scène puissante, la reconnaissance du corps d’un terroriste qui a été soigné au monastère. Sa dépouille a été traînée en place publique et huée par la population. Lambert Wilson en Frère Christian horrifié par cette escalade de la violence est sublime. Cette scène m’a fait penser à une autre scène d’un autre film, Invictus.  On y voit Nelson Mandela qui, à son arrivée au pouvoir, refuse de laisser rentrer son peuple dans un processus de vengeance. Pour certains pardonner est un signe de faiblesse. De fait, c’est la preuve d’une grande force, la volonté de désamorcer la haine, une des armes des messagers de la paix.

Lambert Wilson incarne Christian de Chergé, prieur de Tibbhirine.

Il y a donc la performance cinématographique, mais aussi ce message essentiel : ne pas avoir peur, rester soi-même, être libre, ne pas céder à l’absurdité et au chantage et savoir demeurer ouvert à l’autre quoiqu’il arrive. Dans une scène, les moines, invités par les villageois à assister à une fête religieuse musulmane, écoutent la lecture du Coran. Les mots de paix, d’amour, de gratitude et d’abandon auraient tout aussi bien pu sortir d’un texte chrétien. Dans une interview, Xavier Beauvois dit : « je ne vois pas bien le rapport entre le christianisme et le Vatican », je suppose qu’il ne voit pas davantage le rapport entre l’Islam et les Islamistes. Par deux fois, il est question du testament (lire ici) de Christian de Chargé, la première lorsqu’il l’écrit, la seconde, après l’enlèvement, lorsqu’il est lu en voix off. Après le traditionnel « Amen », le prieur de Tibbhirine achève son texte en écriture arabe pour s’en remettre à nouveau à Dieu: Inch’Allah! Bref, c’est un film très fort à voir absolument !

10/09/2010 © Danièle Boone – Toute utilisation même partielle du texte est soumise à autorisation

2 Responses to Des hommes et des dieux

  1. Sibre Marie-Odile

    Bonjour ,
    Je partage votre subtilité et votre profondeur,votre intelligence du cœur. Je suis une passionnée d’Ella MAILLART, séjournant chaque été à Saint-Luc, je vais chaque jour jusqu’à Chandolin.
    Chaleureuses salutations.
    Marie-Odile SIBRE

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