Les océans de Jacques Perrin

Iguane marin © Pascal Kobeh

Plusieurs fois retardé, j’attendais avec impatience ce film. Je savais que Jacques Perrin avait différé la sortie plusieurs fois parce qu’il n’était pas complètement satisfait des images. Je m’attendais donc à voir un spectacle sublime et je n’ai pas été déçue.

Dugong © Pascal Kobeh

Je suis entrée dans l’image et je me suis laissée porter par elle. Mais bientôt j’ai eu aussi envie de savoir. Qu’était-ce cette grosse bête? Un lamentin? Raté, c’est un dugong. Pourquoi cet impressionnant rassemblement d’araignées de mer? La réponse est dans les produits dérivés, les livres entre autres. Mais qui, après sa séance cinéma, va aller la chercher? Bon, je vais faire ma savante, elles se regroupent pour muer et… se reproduire car, c’est une de ces bizarreries que j’aime débusquer: elles ne peuvent faire l’amour que… déshabillées, entendez sans carapace. Particulièrement vulnérables à ce moment là et l’union faisant la force, elles s’agglutinent par milliers. Evident non!

Méduses dorées © Richard Herrmann

Bon d’accord, est-il nécessaire de toujours vouloir nommer les choses? Jacques Perrin dit avoir voulu faire une symphonie. Il a sans doute réussi mais sa musique s’adresse aux initiés et je suis perplexe. Comment le public va-t-il réagir? Restera-t-il sur sa faim comme moi ou bien sera-t-il comblé? Votre avis m’intéresse.

Thons rouges © Richard Herrmann

J’aurais voulu que le cœur des spectateurs s’embrase, qu’ils soient bouleversés autant par la beauté que par nos inconséquences, qu’en sortant quelque chose ait changé au plus profond d’eux ? Peut-être d’ailleurs suis-je pessimiste et que, de fait, cela va arriver. Je ne souhaitais cependant pas non plus qu’une fois encore l’avenir improbable du thon rouge soit évoqué de manière sentencieuse et inefficace. J’aurais par contre aimé qu’aux images violentes du shark finning soient accolés des mots. Moi, je sais que des hommes tuent des requins juste pour leurs ailerons et qu’ils les rejettent ensuite vivants à la mer. Alors, ces majestueux seigneurs de l’océan coulent et meurent asphyxiés dans la souffrance. Tout cela pour permettre aux asiatiques de se pourlécher avec une soupe soi-disant traditionnelle! Mais je subodore que dans les temps anciens, ceux auxquels fait référence le mot tradition, la totalité du requin était consommé. L’enseignement de la nature nous apprend que nous ne sommes pas les seuls prédateurs, mais nous sommes incontestablement les plus grands voire les seuls gaspilleurs!

Espadon pris dans un filet dérivant © Roberto Rinaldi

Vous l’avez compris, Jacques Perrin, ce grand monsieur que j’admire beaucoup, m’a déçu cette fois. Il passe bien sûr en revue tout ce qui ne va pas: la surexploitation, la gabegie de la pêche industrielle qui tue toutes les espèces  sans discernement, la mer poubelle, la disparition possible d’un monde encore inconnu, la mort dans l’œuf de la connaissance donc… et pourtant tout cela flotte derrière de la belle image comme pour s’excuser d’évoquer des choses indécentes.

Morses © Galatée films

Pour donner envie de protéger ce qui est encore protégeable, je suis d’accord, il faut faire aimer mais je crois aussi, qu’il faut faire connaître. Après le Peuple migrateur, plus personne ne regardait les oiseaux comme avant. Mais Océans n’a pas cette magie là. C’est beau mais il manque cette émotion singulière qui implique le spectateur et le transforme.

Jacques Perrin et Lancelot, son plus jeune fils, au Museum © Galatée films

La séquence filmée au Museum est très belle, pleine de nostalgie, un peu triste. Elle évoque bien sûr la transmission et le doute aussi. A la fin, Jacques Perrin veut croire au triomphe de la vie. Mais est-ce ce qu’il pense vraiment ou bien une tentative de se convaincre? J’ai l’impression que comme beaucoup de personnes de sa génération qui ont profondément cru en l’homme, il est tout simplement incrédule. Il ne peut peut-être pas arriver à imaginer (accepter) que cette fois, il se pourrait, qu’on ne trouve pas la solution.

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☞ Voir le site du film avec la bande annonce

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25/01/2010 © Danièle Boone – Toute utilisation même partielle du texte  est soumise à autorisation

3 Responses to Les océans de Jacques Perrin

  1. Donc toute la scène du bain de sang est truquée ? Je n’arrivais pas à trouver l’info sur le net, je suppose qu’il faut acheter les produits dérivés pour découvrir ça ?
    Ou bien c’est dans le générique, et vu que je suis parti avant …

    Merci en tout cas, ça me rassure un peu sur l’éthique de Jacques Perrin…
    Et merci aussi pour l’article, j’avais l’impression d’être le seul à m’insurger !

  2. Hier je suis allé voir le film Ωcéans, encouragé par mon entourage vis à vis des images magnifiques et inédites dont il regorge. Dès le début, on nous dévoile le film comme une mise en scène, un océan-opéra, une fiction écologique. Les iguanes marins des îles Galapagos sont assez mal situés géographiquement pour assister à un décollage de fusée par exemple. On s’attend donc à ce que l’équipe de Jacques Perrin ait sélectionné des scènes de la vie marine pour soutenir le discours écologique.

    Les images se succèdent toutes plus bluffantes les unes que les autres, c’est la foire aux espèces, on passe des phoques aux morses aux requins aux crabes aux dauphins au krill aux baleines… en se demandant quel est le fil conducteur entre tout ce que l’on voit. On se demande même parfois qu’est-ce que l’on voit, car il n’y a aucune explication pour étayer les images. Le spectacle est épatant mais est-ce franchement plus culturel qu’Avatar? À quoi bon nous montrer ces images, certes rares, mais qui ne changent absolument rien de la vision que se fait l’être humain de la vie marine : le génie mis au service de la prédation, la tendresse d’une mère pour son petit, les jeux des dauphins, les créatures aux formes saugrenues. L’intention est plus de montrer avec des moyens jamais obtenus jusqu’alors ce qui a déjà été montré par d’autres.

    Puis un filet apparaissant à l’écran nous donne un aperçu de ce qui nous attend. On nous prévient de la violence à venir et c’est déjà pas mal. On nous prévient aussi depuis le début que l’homme est entrain de tout saccager, mais encore une fois, a-t-on besoin de redémontrer ce que tout le monde sait déjà? Mais là je ne m’était pas attendu à un tel déferlement de barbarie, massacre de dauphin, de baleine, un requin amputé dont on suit la descente vers le fond et qu’on regarde agoniser. Le tout avec un réalisme et une proximité intime inégalée. Quel esprit malsain voudrait à tout prix montrer ces monstruosités filmées non pas de façon journalistique comme dans un documentaire, mais avec toutes les compétences cinématographiques d’un film d’action. Quelle complicité y a-t-il dû y avoir entre les équipes de tournage et les braconniers ? Que veut-on nous démontrer ?

    Pour moi cette scène c’est la mort en direct, un snuff-movie comme on dit dans le jargon. Là on n’étudie pas un phénomène naturel, on met en scène des crimes qui ne sont pas dignes d’une espèce consciente comme l’homme. Quelle est donc la déontologie de Jacques Perrin ? Il n’avait pas fait tomber un yak dans un précipice pour son film Himalaya, mais une reconstitution en fibre de verre !

    Cela fait malheureusement penser à une affaire à propos des moutons égorgés en dehors des abattoirs impliquant TF1 : https://www.lepost.fr/article/2009/11/28/1814092_quand-roselmack-vole-un-mouton-pour-mieux-filmer-sa-mise-a-mort-pour-tf1-que-dire.html

    Ou bien est-ce que là aussi le crime est synthétique et les images fausses ? Ce ne serait pas surprenant vu la quantité d’effets spéciaux utilisés, il n’empêche que cette scène m’a fait ressentir un grave malaise à cause du doute sur les méthodes utilisées pendant tout le reste du film… Est-ce qu’on attire un orque près d’une plage de phoques pour reproduire une scène déjà filmée par la BBC, est-ce qu’on présente un crabe devant le repère d’une langouste pour voir ce qu’il va se passer ? Dans quelles limites peut-on être actif ou inactif vis à vis de ce que l’on filme ?

    Je vois encore moins comment on peut montrer un tel spectacle à des enfants, quelle que soit la durée des scènes choquantes. La dose quotidienne de violence télévisuelle n’est pas suffisante comme ça ?

    J’aurais espéré un film qui montre à quel point le monde marin regorge de créatures douées d’une intelligence et d’un talent qui puissent insuffler le respect à tous. Toutefois c’est bien plus complexe que de faire vibrer nos fibres sentimentales à coup de grands moyens. Et qu’est-ce qu’on aura appris sur les moyens d’agir pour tout un chacun ? Rien… dans la lignée exacte des autres films écolo-dramatiques du moment.

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    Merci pour votre témoignage. Comme vous avez pu le lire, j’ai moi aussi été déçue par le film. Sachez toutefois qu’aucun animal n’a souffert du tournage. Le requin sans ailerons que vous citez et qui tombe au fond de la mer est un faux… Le trucage est incroyable mais je suis d’accord, ce n’est pas ce qu’on attendait de Jacques Perrin.

  3. Oui, je suis tout à fait d’accord avec toi (désolé, j’ai beaucoup de mal à vouvoyer, ou seulement les anciens que je considère comme grand-père ou grande-mère), j’ai été voir ce film avec les enfants et j’ai été assez déçu surtout parce j’ai trouvé qu’il n’était pas assez engagé et n’osait évoquer les choses qu’à demi-mots; parcontre, la scène intiale avec les dauphins qui chassaient les poissons, suivi des oiseaux, baleine…époustouflante! On était partout en même temps, on a pu voir cette chasse sous toutes ses coutures. En fait je suis arrivé sur ton blog en écoutant maintenant sur France Inter, G. Renson parler du Bec-en-sabot!

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