Solutions locales pour un désordre global

Affiche du film de Coline SerreauUn paysan qui se suicide aux pesticides… Qui oserait dire après cela que ces produits sont sans danger? Cela se passe en Inde et ce n’est pas un paysan, mais des centaines, et même des milliers. Ils se donnent la mort avec les produits qui les ont ruinés et qui les ont poussés au désespoir. C’est leur manière  de sauver leur honneur. S’ils avaient rencontré Vandana Shiva et l’avaient suivi dans sa lutte contre les semenciers et l’industrie chimique, ils auraient pu continuer à aimer leur terre, la regarder vivre et récolter ses fruits… Coline Serreau dénonce et surtout donne la parole à des gens comme Vandana qui n’ont pas renoncé et qui, au quotidien, montre qu’on peut faire autrement, que c’est possible et à la portée de tous. 

☞ « On est arrivé à un point où lorsqu’on se retrouve autour d’un repas, ce n’est plus bon appétit mais bonne chance qu’il faut se souhaiter. » La formule est de Pierre Rabhi. Coline Serreau a d’abord eu le projet de faire un film sur ce petit homme qui est un très grand monsieur (voir ici). Et puis, en discutant avec lui, elle a réalisé qu’il existait de par le monde des hommes et des femmes qui refusent de baisser les bras. Ils n’ont cessé de résister et de se battre contre ce qui est la plus grande injustice actuelle : la main mise sur le vivant. Alors, Coline est partie à leur rencontre, seule avec sa caméra. Pas de grandes et belles images mais des paroles fortes. Ils s’appellent Vandana Shiva (Inde), João Pedro Stedele (Brésil), Claude et Lydia Bourguignon (France), Ana Primpavesi (Brésil), Dominique Guillet (France), Serge Latouche (France), Devinder Sharma (Inde), Philippe Desbrosses (France) et quelques autres encore…

Ukraine - Trente ans sans labour et une terre toujours productive

J’ai particulièrement aimé l’intervention de l’ukrainien Antoniets Semen Sviridonovitch. Cet ancien directeur de kolkhoze raconte comment en voyant les mains rongées et malades des femmes qui préparaient les solutions pesticides, il a décidé de ne plus jamais utiliser de produits chimiques sur les milliers d’hectares qui lui étaient confiés. C’était il y a trente ans. Évidemment, il lui fallait l’aval de sa hiérarchie communiste. Impensable? Et bien pas du tout, on lui a dit, « Tu fais ce que tu veux si les résultats sont là ». Et les résultats ont toujours été là. Et même bien là: son kolkhoze arrivait toujours en tête en terme de rentabilité ! De quoi faire tomber cet argument de l’agriculture traditionnelle qui affirme que les rendements bio sont trop faibles pour nourrir le monde. L’hypocrite attaque revient régulièrement et de plus en plus souvent depuis que la FAO (Food and Agriculture Organisation) a affirmé, il y a deux ans, exactement le contraire. Pour Antoniets, il n’y a pas de miracle. Nourrir la terre, la respecter et ne pas la blesser avec un labour sans cesse plus profond, sans cesse plus cruel. Il montre avec fierté cette terre non labourée depuis trente ans et toujours fertile et généreuse.

L’habitude du labour est tellement ancrée qu’il est difficile de faire entendre raison: il ne sert à rien!

L’habitude du labour est tellement ancrée depuis le XIXe siècle qu’il est difficile de faire entendre raison. « Il ne sert à rien qu’à faire saigner la terre », expliquent Claude et Lydia Bourguignon.  Ces deux spécialistes de la microbiologie des sols sont des oiseaux rares. Claude raconte que lorsqu’il était étudiant en agro, il fut le seul étudiant à choisir cette spécialité. Montrer que les sols n’ont pas besoin de chimie n’était évidemment pas un métier d’avenir dans les années 1960. Il a donc bénéficié de cours particuliers! Entre parenthèse, ce serait totalement impossible aujourd’hui. On lui demanderait de choisir une autre discipline.

Mais ce qui est grave, c’est qu’il semble n'exister plus aucune chaire de microbiologie enseignant les méthodes naturelles dans le monde. Beaucoup de jeunes viennent se former auprès des Bourguignon. Plus personne ne nie aujourd'hui que nos sols sont morts. Les plantes y poussent seulement parce qu'elles sont nourries aux engrais chimiques issus de l'industrie pétrolifère. Actuellement, pour simplement maintenir le même rendement, il faut toujours plus d'engrais. Tout le monde est au courant de l'épuisement annoncé de la manne pétrolifère. Et pourtant c'est toujours la fuite en avant. "Nous sommes dans un désert, virtuel, mais désert quand même", souligne Pierre Rabhi. Si demain, nous cessions l'apport en engrais, plus rien ne pousserait!La vraie terre est porteuse de vie

Les pratiquants de l'agro écologie, quelque soit le pays où ils vivent, quelque soit le climat, sont tous d'accord: pour produire, la terre doit rester vivante et, pour cela, il faut la nourrir. Les engrais de synthèse ne nourrissent pas la terre, seulement les plantes. "Une terre vivante expliquent Claude et Lydia Bourguignon est une terre qui fait des boules comme du couscous". Ils font une démonstration qui parle d'elle-même. Ils montrent une terre fraîchement labourée, aux mottes épaisses, collante, brillante, solide comme du béton... "Elle sent le lisier de porc, remarque Lydia. La paille enfouie l'année d'avant ne s'est pas décomposée". Quelques mètres plus loin, c'est la forêt. La terre est légère avec des fragments de racines et plein de petites bêtes, millepattes, collemboles, cloportes... de précieux auxiliaires qui en assurent l'oxygénation. Même démonstration en Ukraine avec Antoniets Semen Sviridonovitch, même démonstration encore avec un paysan indien qui explique qu'il préfère garder l'un de ses arbres centenaires qui donnent des fruits transformables en engrais naturel, la vraie richesse, plutôt que de le vendre une belle somme! Mais le plus extraordinaire, c'est que ces sols morts ne demandent qu'à revivre. Claude et Lydia Bourguignon ont mis au point des méthodes pour les aider à renaître. Et, s'il reste un peu de vie, ça marche. Alors qu'attend-on pour agir! Qu'attend-on pour libérer les paysans de leurs dettes - ça c'est moi qui le dit. Récemment, j'ai vu le dernier épisode d'une série documentaire sur les paysans hélas diffusée après minuit où il était dit que c'est un des seuls métiers où les parents souhaitent sincèrement que leurs enfants fassent autre chose!!! Ils souffrent, en plus du poids des dettes, de cette image de "cul terreux" qui leur colle à la peau depuis les années 1960. Heureusement, un nouveau regard et de nouveaux liens se créent à travers les AMAP par exemple. L'image renvoyée au paysan est là extrêmement valorisante: grâce à lui, les adhérents peuvent se nourrir correctement pour un prix raisonnable et retrouver le goût. Les membres de l'association sont eux aussi valorisés puisque, en s'engageant à acheter à l'avance la production du paysan, ils participent concrètement à la sauvegarde et la valorisation  de la terre. Coline Serreau donne elle aussi la parole à un paysan en AMAP. Il dit "nos" légumes car même si c'est lui qui les fait pousser, la confiance c'est à dire l'engagement financier et la participation parfois sur le terrain des membres de l'association, fait qu'il s'agit bien de leur production à eux tous, ensembles. Bref, l'AMAP (et ce n'est qu'un exemple mais bien concret) crée du lien, de l'humain, ce dont justement notre société est en grand déficit.

Bref, vous l'avez compris, ce film est très très riche. J'en ai évoqué une goutte seulement mais comme vous l'avez deviné, j'y ai trouvé un écho à mes préoccupations et une confirmation à mes espoirs. Il est toujours réconfortant de voir les voix des uns et des autres se rejoindre à travers le monde. Il montre aussi que chacun à sa mesure peut agir. Pierre Rabhi - oui encore lui, mais son bon sens est incontournable - dit que "cultiver son jardin, c'est un acte politique, de résistance". Et les citadins qui n'ont pas de jardins ? Il suffit de faire des ponts! On pourrait même imaginer donner un peu de son temps libre. Les intellos retrouveraient le sens de la terre et du manuel et tous les citadins retrouveraient le contact avec la nature sans lequel, il n'y a pas d'ancrage de l'être. C'est banalité de le dire et pourtant, il semble que peu en ait vraiment conscience, nous faisons partie de cette nature. Et, nous ne pouvons pas nous en extraire. Ah oui, il y a une autre phrase du film assez pertinente: nous sommes la seule espèce sur la planète à détruire nos sources de nourriture. Ce sera ma conclusion. Je vous laisse la méditer!

En savoir plus: www.solutionslocales-lefilm.com

07/04/2010 © Danièle Boone - Toute utilisation même partielle du texte est soumise à autorisation

6 Responses to Solutions locales pour un désordre global

  1. En effet le discours féministe/sexiste de Shiva (que j’aime beaucoup quand-même car pour le reste elle a tout à fait raison, et en plus elle est « féminine », entre-guillemets vous comprendrez pourquoi) est un lieu-commun « raciste » qui ne tient pas debout; et d’abord il suffit de regarder et d’écouter autour de soi dans la vie pour s’apercevoir que ceux ont plus de sens pratique ce sont au contraire les femmes, et les plus rêveurs ce sont en général les hommes !
    Ces paradigmes de ce qui est censés être « féminin » et « masculin » sont en fait des produits sociaux de l’histoire et des mythes; surtout le mythe de la féminité : il ne nous apprends rien sur la nature des femmes, mais sur celles des hommes ! car ce sont en fait eux qui l’ont créé, il reflète leur aspirations les plus profondes, cristallisées sur les objets de leurs désirs; pendant des siècles les femmes ont plus ou moins essayé de se plier au modèle qu’on attendait d’elle,mais cet idéal « féminin » ne correspond pas du tout en fait à ce qu’elles sont naturellement (hélas!).
    Déjà pour l’esprit pratique c’est flagrant !
    (et pour le reste aussi !)

  2. Bonjour Alouette,

    Je ne sais pas si c’est le meilleur endroit pour débattre du sujet donc je vais faire bref.
    Tout d’abord je ne vois pas où je nie quoi que ce soit, mais j’ai peut-être mal centré ma réaction.

    Je suis parfaitement conscient que la condition féminine a très souvent été déplorable tout autour du monde et par tout temps. Cela dit relier la condition féminine aux conditions écologiques est un amalgame douteux. En supposant que les hommes aient toujours pris les mauvaises décisions, les femmes n’en restent pas moins les complices.

    Deuxièmement, je pense que le statut des femmes ne peut pas s’arranger par le biais d’un féminisme aussi sexiste que le machisme. Selon moi nos caractéristiques sont individuelles, et la surimportance donnée aux genres et aux stéréotypes qui en découlent sont à l’origine de très nombreux maux. Admettre les fautes du genre masculin c’est aussi inutile que de se plaindre que l’espèce humaine ait vu le jour. Simone de Beauvoir l’a dit fort bien :
    « Si l’on dit que les hommes oppriment les femmes, le mari s’indigne, mais le fait est que c’est le code masculin, c’est la société élaborée par les mâles et dans leur intérêt qui a défini la condition féminine sous une forme qui est à présent pour les deux sexes une source de tourments. »

  3. ah oui, je voulais répondre à Solipse qui écrit :

    « Toutefois je n’aime pas trop l’insistance faite sur la théorie que le mâle est la cause de tous les maux. C’est tout abord sexiste et réducteur, si l’on considère vraie la tendance des hommes à être d’avantage pragmatiques et celle des femmes à être plus sensibles il devient de plus en plus vindicatif de dire que l’homme est seul coupable d’avarice, d’opportunisme, de viol, et de toutes les barbaries terrestres. Cela ne résout rien au problème, homme et femmes doivent s’aider pour parvenir à nos fins. Et cela ne se fera que si l’on fait table rase sur nos différents tout en bénéficiant de nos particularités individuelles. Ni hommes ni femmes ne devraient être soumis et dévalorisés c’est la seule vérité importante. »

    je pense que nier l’impact hautement négatif de l’homme (avec une petite hache) ne permet pas de faire avancer le schmilblick ; admettre l’imposture masculine qui attribue tous ses défauts à la femme depuis des siècles et saccage la planète n’empêche pas d’apprécier les qualités masculines, bien au contraire ; le déni n’a jamais permis d’avancer

    commençons par admettre cette dure réalité, remettons les hommes à leur place et rendons la leur aux femmes, et là, seulement là, il sera possible d’avancer main dans la main, avec nos caractéristiques complémentaires

  4. je n’ai pas encore vu ce film, mais j’y compte bien ! merci d’en avoir parlé

    juste un petit correctif vers le début de votre texte : on écrit collemboles et non pas colamboles
    😉
    votre blog est très intéressant, je reviendrai, à bientôt

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    Merci, je corrige! Je suis allée voir votre blog. Sympa aussi. Plein de choses à lire et à voir!!!

  5. « Mais ce qui est grave, c’est qu’il n’existe plus aucune chaire de microbiologie des sols dans le monde »….avez vous eu la curiosité de faire une recherche sur internet avec les mots clefs « professor soil microbiology »? Si vous n’avez pas le temps de la faire, je vous rassure, il y en a largement plus de 3!
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    Votre question est judicieuse. Effectivement, je m’en suis tenue aux propos du film.
    J’ai fait la recherche conseillée… Effectivement, cela donne des résultats mais il semble que la plupart soient des adeptes de la chimie. Or les 3 microbiologistes cités dans le film, n’utilisent que des méthodes naturelles.
    A l’occasion, si je rencontre Lydia et Claude Bourguignon – sait-on jamais – ou Coline Serreau, j’essaierai d’élucider cette question. En attendant, je modère l’affirmation du texte. A suivre donc.

  6. Merci de m’avoir averti de la sortie de ce film tout d’abord. Je n’avais pas lu votre description, je préférais le voir d’abord et c’est chose faite.

    Ce que j’aime dans ce film c’est qu’ils ont le mérite d’avoir couvert le spectre des points de vue, autant les pragmatiques, que les philosophes et les croyants.
    Les pragmatiques ce sont Philippe Desbrosses et le dirigeant kholkoze Antoniets Semen Sviridonovitch, qui ont l’esprit formé autour d’une perspective productiviste mais qui ont fait le choix de remplir leur tâche du mieux possible. Personnellement leur point de vue ne m’attire pas, ils essayent de répondre aux défis stupides des détracteurs des méthodes naturelles : arriver à tenir les cadences en monoculture pour nourrir la planète. Mais il faut avouer qu’ils ont leur place.

    Les philosophes ce sont Pierre Rabhi, le couple Bourguignon, Vandana Shiva, que j’affectionne beaucoup. Ils ont un charisme exceptionnel et c’est une chance pour faire passer des idées aussi valables. Toutefois je n’aime pas trop l’insistance faite sur la théorie que le mâle est la cause de tous les maux. C’est tout abord sexiste et réducteur, si l’on considère vraie la tendance des hommes à être d’avantage pragmatiques et celle des femmes à être plus sensibles il devient de plus en plus vindicatif de dire que l’homme est seul coupable d’avarice, d’opportunisme, de viol, et de toutes les barbaries terrestres. Cela ne résout rien au problème, homme et femmes doivent s’aider pour parvenir à nos fins. Et cela ne se fera que si l’on fait table rase sur nos différents tout en bénéficiant de nos particularités individuelles. Ni hommes ni femmes ne devraient être soumis et dévalorisés c’est la seule vérité importante.

    Enfin il y a les rêveurs et les ésotériques, ce n’est pas très mis en valeur, et je suppose que c’est un choix rédactionnel que de ne pas avoir expliqué précisément les méthodes de la biodynamie. Je ne veux pas dire par là que ces gens sont des charlatants, j’ai pourtant un esprit rationnel qui me rend fortement suspicieux vis à vis de ces pratiques. Mais en voyant la réalité en face, on est obligés de reconnaitre que les produits biodynamiques sont souvent exceptionnels et qu’ils ne souffrent pas plus de problèmes qu’en bio. Que leur méthodes fonctionnent ou non ^-^

    Ce qui est superbe dans tout ça c’est que chacun trouvera dans ce film un archétype qui lui correspond même s’il n’est pas attiré par les autres, et c’est une manière intelligente de fédérer. Car si l’on ne fédère pas on ne pourra rien faire.

    Le gros bémol du film est sur le plan technique, j’ai eu plusieurs fois mal au coeur, pas à cause de la violence des images comme dans les films alarmistes comme celui d’Arthus Bertrand, mais à cause des plans extrêmement mal filmés. (Quoi que la scène d’amputations sur les cochons était pas des plus nécessaires) Coline Serreau a sans doute de nombreux talents, mais s’il vous plait que quelqu’un lui retire cette caméra des mains. J’ai l’impression d’avoir vu des extraits de films de vacances filmés par mon père. Certains diront que c’est pour le côté amateur, anti-marchandise Holywoodienne. Je répondrai que n’importe quel film amateur fait mieux, pour m’y être moi même essayé. L’intérêt principal reste tout de même qu’un maximum de gens voient ce film. Le meilleur qui soit passé au cinéma dans ce domaine !

    Enfin je dis ça je n’ai pas vu les 5 dernières minutes, le vieux projecteur de mon petit cinéma a lâché juste avant la fin. Mais l’essentiel était dit et il n’y a rien à conclure puisque tout est encore à faire. Pour poursuivre le cours sur la microbiologie des sols je vous invite à regarder une conférence de Claude Bourguignon sur Dailymotion, un grand classique :
    https://www.dailymotion.com/relevance/search/revitalisation+terre/1

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    Merci pour cette adresse. Je suis allée voir et je la recommande aussi.

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