En attendant la pluie

Le tilleul dégarni ne donne plus autant d’ombre © Danièle Boone

Le grand tilleul du poulailler apporte de la fraîcheur aux poules mais ce matin, lorsque je suis allée rafraîchir au jet leur espace, je me suis aperçue que l’abreuvoir était au soleil. Les rayons passaient à travers les branches dégarnies. Après des semaines sans eau, cette dernière canicule accélère les effets visibles. Pour survivre, les arbres se débarrassent de leurs feuilles, leurs fruits et même de certaines de leurs branches. Nous découvrirons au printemps prochain les conséquences de leur souffrance. Certains sembleront repartir mais ce sera un leurre car l’agonie des arbres peut être longue. Espérons, qu’ils soient le moins nombreux possible. Dans tous les cas, après un tel épisode, tous les arbres seront fragilisés et moins résilients pour affronter la succession de ces évènements extrêmes.

Devant les effets délétères de cette sécheresse, je me surprends à scruter la météo, ou tout au moins la ligne « précipitation » qui s’obstine à prédire 0mm. Si par hasard, la pluie enfin est annoncée, je déchante devant le 0,1 à 0,3 mm !!! Et si un orage a apporté 20 à 30 mm d’eau à un copain chanceux, je ressens un profond dépit devant mon pluviomètre toujours aussi vide. Lorsqu’il y a seize ans, je me suis installée dans ce coin de campagne alors humide où les paysans se targuaient de cultiver le maïs sans irrigation, je ne pensais pas qu’un jour je serais ainsi à espérer la pluie.

☞ Cette situation inédite a fait ressurgir dans ma mémoire, des souvenirs de pluie. Dans les années 1990, j’ai fait un reportage dans le Tamil Nadu en Inde. La mousson était attendue. En arrivant à New Delhi où ma voisine descendait, elle m’avait avertie des perturbations encourues pour la suite de mon parcours. Dans le vol de New Delhi  à Madras, j’ai vécu les plus terribles trous d’air de mes voyages aériens avec de vertigineuses sensations dans mes entrailles. À l’arrivée, la chaleur était écrasante. Mon guide, un brahmane quelque peu condescendant, espérait qu’après vingt heures de voyage, je souhaiterais me reposer. Que nenni! Devant ma détermination à commencer de suite, il m’a dit, « même pour nous, la chaleur est accablante ». J’ai tenu bon. Une chape maintenait la ville dans une lourde torpeur. En fin de journée, juste après mon arrivée à l’hôtel, la pluie est arrivée, battante, chaude, joyeuse… Dans le jardin, des amphibiens sortaient de partout. Dans la rue, les gens s’offraient à elle en levant les bras et en riant. La pluie, après des semaines et des semaines d’absence était revenue. Je n’ai jamais oubliée ce premier jour de mousson, la fécondation du vivant.

Au tout début des années 2000, je suis allée en vacances au Maroc pour un grand classique, Ouarzazate et les vallées du Drâa et du Dadès. Mais avant, je voulais passer par le col du Kerdous dont j’avais entendu dire que la vue était fabuleuse. Je voulais aussi voir les rochers peints de Tafraout, land art réalisé par Jean Verame, artiste belge et faire étape à Taroudant, une petite ville du sud que j’aime beaucoup. En descendant de l’avion à Agadir, il pleuvait des cordes. Les essuies glace de la voiture de location, d’un âge certain, chassaient à peine l’eau du pare-brise. Après une route épique, nous sommes enfin arrivés à l’auberge du col où nous avons passé la nuit. Nous étions dans une mer de nuages et le lendemain matin aussi. Finalement, je n’ai jamais vu le fabuleux paysage. Partout, les oueds, habituellement secs, débordaient. Des routes étaient coupées. Bref pas les petites vacances tranquilles prévues mais quelle chance!

Dans le désert marocain, plusieurs années passent entre deux pluie © Danièle Boone

Dans ces pays désertiques, les habitants n’avaient pas vu la pluie depuis plusieurs années. Nous étions accueillis comme si c’était nous qui l’apportions. Partout, on nous disait : « Vous avez la baraka ! ». La pluie nous a ouvert les portes. On a fait la route des kasbas de l’intérieur avec un marocain du coin avec lequel on avait sympathisé. C’était juste magique à part que dans l’une des kasbas, la terre humide avait perdu sa solidité et j’ai évité de peu une chute de deux étages qui eut été sans doute bien problématique. J’ai gardé de ce voyage le souvenir de gens joyeux des bonnes récoltes à venir.

Par deux fois, j’ai eu la chance d’assister à la floraison  des fleurs du désert. La première, c’était aux États-Unis. Il avait plu très modérément une petite heure. Le lendemain matin, le désert explosait de couleur. C’était magique. La seconde fois, c’était dans le Grand Erg tunisien. Un peu d’eau et le miracle s’était produit. Les fleurs, roses, n’étaient pas spectaculaires mais quelle odeur ! On était plongé dans un océan de parfum, suave et envoûtant, totalement inattendu.

Dans ces mondes arides, j’ai vu le don de la pluie mais je n’avais jamais vécu son attente dans ma chair comme aujourd’hui. Un jour, à Damas, la sœur d’une amie syrienne, m’a expliquée qu’elle aimait venir à Paris en hiver, car il faisait froid et il pleuvait. « Chez nous, il ne pleut jamais », avait-elle conclut. Comme je la comprends maintenant ! La pluie apporte la vie. L’attente maintenant se situe aussi chez nous. Nos campagnes si verdoyantes sont en passe de devenir désertiques. Nos belles forêts partent en fumée, la faune et la flore aussi.

Avec le changement climatique et la multiplication des épisodes extrêmes, le retour de la pluie peut aussi produire des catastrophes. À Monrondave (Madagascar), j’ai vu la tempêtes détruire des habitations et des routes coupées. Et j’ai expérimenté le plus de 100 % d’humidité. Insupportable! Nous connaissons maintenant ce qui était réservé hier aux pays lointains. Tempêtes, inondations, méga feux sont de plus en plus fréquents dans notre zone dite tempérée. Des amis tout proche de chez moi ont vu leur jardin et une partie de leur maison détruite par des grêlons gros comme des balles de golf.

La savane ? Non mon jardin © Danièle Boone

Le changement climatique est bien là et presque plus personne ne le nie, mais on l’ignore. À commencer par nos gouvernants totalement dans le déni qui font soumission au capital et à l’industrie. Le Conseil constitutionnel valide la loi d’urgence agricole du si justement nommé Duplomb (cf l’article de Reporterre) bénissant l’accaparement de l’eau et le retour de pesticides tueurs du vivant. Comble de la farce : la ministre de l’écologie donne sa démission sans démissionner. Elle croit sans doute ainsi s’acheter une vertu !

Plus inquiétant, une immense partie de la population préfère penser que tout ça c’est la faute à l’autre et s’apprête à porter l’extrême droite au pouvoir et la haine de l’étranger qui va avec. Nous sommes un certain nombre à halluciner devant cette tétanisation épidémique qui semble s’être saisie du plus grand nombre partout dans le monde. On ne parle plus d’agir mais de s’adapter. Acceptation et renoncement donc… Que faire, mais bon dieu, que faire pour faire bouger les lignes ? OK, laissons le bon dieu en dehors de ça, mais la question demeure : que faire ?

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15 août 2026 © Danièle Boone
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